Mononoke (Kenji Nakamura, Japon, 2007)

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Contes d’apothicaire

Ceux qui surmontèrent le démarrage assez quelconque de la série horrifique Ayakashi (2006) tombèrent littéralement sur le cul lorsque le dernier segment, « Bakeneko », leur explosa les lunettes. Ayakashi, c’est 3 réalisateurs qui se succédèrent sur 3 histoires différentes pour un total de 11 épisodes. Celle illustrée par Kenji Nakamura sur les 3 derniers dépassa largement le cadre restreint d’ambition assez faiblarde suivie par ses prédécesseurs, des œuvres qui, parce qu’elles s’attaquèrent à un folklore en le sur-respectant peinèrent à trouver leur voie, leur tonalité, leur propre créativité. En plus de relever considérablement le niveau, Nakamura et ses comparses ne firent rien fait de moins que construire les bases d’une série, une vraie, avec un nouvel univers à part entière, une structure déclinable jusqu’à plus soif et un chasseur de fantômes charismatique en diable.

« J’ai encore soif » constatai-je malgré tout, trop rapidement privé de cette came après seulement 12 épisodes de la série Mononoke qui suivit Bakeneko, un animé dont les prises de risque graphiques folles rappellent les écarts de conduite d’un Masaaki Yuasa mais qui, au contraire des séries du réalisateur de Kemonozume(*), tient sacrément bien la distance. Le cadre de l’écrit, bien cerné par les scénaristes, permet de bénéficier d’un socle narratif suffisamment solide pour que chaque extrapolation créatrice ne s’intègre pas au détriment de l’histoire et des personnages. Mieux, elles enrichissent l’ensemble en illustrant intelligemment les transitions et en participant activement à l’instauration d’une ambiance méchamment tendue.

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Dans chaque histoire on retrouve un lieu clos, que ce soit une maison, un bateau ou encore le wagon d’un métro, dans lequel batifolent plusieurs personnes dont les caractères et le passé nous sont dévoilés au fur et à mesure que le récit s’étoffe, avec pour les hanter un fantôme, bien sûr, c’est ce que veut dire le titre Mononoke, et pour meubler le tout des chaises, des tables (ah ah) et de violents évènements qui ne manquent pas de survenir rapidement. On se retrouve avec un whodunit paranormal à huis clos mais à plusieurs entrées, que va devoir résoudre notre gentil apothicaire, présent parmi les batifoleurs, aussi simple apothicaire que moi chirurgien-dentiste tourneur-fraiseur et que Steven Seagle simple cuistot dans Piège en haute mer. Beau gosse taciturne, excentrique d’apparence avec tous ses apparats colorés, à la fois joyeux mélange d’outils de magiciens et coquetterie chamaniste, ce magicien Jack Sparrowesque doit à chaque fois trouver les 3 éléments du fantôme que sont « la forme, la vérité et la raison » pour être en mesure de l’affronter. Sans cela, la bête reste intangible et invincible. Dans un premier temps, notre apothicaire mène l’enquête, puis, une fois toutes les informations obtenues, pour renvoyer l’ectoplasme dans les limbes, il se transforme en un super-mago visuellement si  somptueux qu’à ses côtés un matador comme Manolete passerait pour un clochard endimanché. Sans nom, notre japonais de gitan, que tu ne connais pas, qui aurait pu être matador mais qui préfère être jeteur de sorts, se rapproche davantage dans son comportement du gringo joué par Clint Eastwood chez Sergio Leone que du pirate stone des gayraïbes. Et, sans que ce soit explicité, on peut penser, parce que sa présence est toujours inexpliqué et surtout parce qu’il semble traverser les époques sans souffrir d’une seule ride ni même mourir (cf. le métro des épisodes 10 à 12, « Bakeneko »), que lui-même est un mononoke.

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« A huis clos mais à plusieurs entrées », c’est sur ce point que les scénaristes se sont lâchés, et particulièrement sur les épisodes 3 à 5 (« Umibōzu« ) qui ne forment qu’une seule et même histoire, un vrai chef d’œuvre en soi qui bénéficie en guise de twist final d’une bien jolie trouvaille, que je tairai ici. Le canevas général se révèle « à plusieurs entrées » parce que l’usuelle trame qui consiste à trouver pourquoi le fantôme est fantôme afin de lever la (et sa) malédiction est fusionnée avec ce besoin de systématiquement tout savoir pour pouvoir donner corps à une frayeur et, enfin, l’affronter, qu’il soit la réminiscence d’un être décédé ou la pure création d’une âme tourmentée. De cette façon, notre SOS Mononoke et ses chouettes gadgets combat toujours le mal en même temps qu’il l’en libère, que l’esprit s’avère malveillant ou non. Un psychiatre use certainement du même procédé pour soigner un mal-être, un thème qui semble être cher à Nakamura puisque sa série suivante, Trapeze (2009), traite justement de troubles psychologiques.

Des histoires passionnantes, une série haute en couleur, un héros encore plus coloré, une ambiance oppressante, des dessins superbes, une animation pertinente, qui gère à la perfection l’immobilité de l’attente et le dynamisme de chaque climax, des prises de risque visuelles, musicales et sonores complètement dingues… et seulement 12 épisodes, pas d’excroissance à l’horizon – un petit manga en a été tiré -, pas d’adaptation live en vue… Ce qui n’est pas bien grave finalement, parce qu’avec Mononoke, en particulier l’histoire à base d’encens développée dans les épisodes 8 et 9 (« Nue »), on sait que pour adapter un bouquin comme Le parfum de Patrick Süskind il n’y a qu’un support valable : l’animation. Et des artistes de la trempe de Kenji Nakamura.

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Résumé : Des fantômes, des esprits vengeurs, des « mononoke », se voient chassés sans cesse par un étrange apothicaire…

(*) Série sur laquelle Nakamura a travaillé.

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